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Le mouvement #BlackLivesMatter a fait couler beaucoup d’encre à la suite du meurtre de George Floyd, un homme noir tué par la police de Minneapolis le 25 mai dernier. Des centaines de manifestations ont été organisées à travers le monde et des milliers de personnes ont élevé leur voix sur les réseaux sociaux afin de dénoncer la brutalité policière et le racisme systémique. Mais qu’en est-il des violences sexuelles envers les personnes immigrées ou racisées* au Québec?

 

État de la situation

Selon Condition féminine Canada, les personnes racisées, les personnes vivant dans les communautés nordiques rurales et éloignées et les personnes nouvellement arrivées au Canada sont plus à risque de subir des violences fondées sur le sexe. Dans l’étude sur le sentiment de justice pour des femmes immigrées ou racisées survivantes de violences sexuelles, Laurence Ingenito confirme ce fait : « En croisant ces données avec la discrimination raciale que vivent les femmes dans la recherche de logement, sur le marché du travail avec la non-reconnaissance de leurs titres ou diplômes quand elles sont immigrantes, on constate que les femmes immigrantes et les femmes de couleur font face à une multitude de facteurs les rendant particulièrement susceptibles de vivre des violences à caractère sexuel. »

 

En ce qui concerne les Premières Nations, le CRIPCAS affirme dans son mémoire sur l’état des connaissances en recherche sur la violence sexuelle et les femmes autochtones au Québec : « Il est réaliste de penser qu’environ 25 à 50 % des adultes autochtones ont été victimes d’agression sexuelle (AS) avant d’atteindre l’âge de la majorité. En comparaison, les résultats de nos travaux indiquent que la prévalence de l’AS pendant l’enfance dans la population générale québécoise se situe à 10 % pour les hommes et entre 18 et 22 % pour les femmes, taux également retrouvés ailleurs dans le monde. » Selon l’étude conduite par Lavoie et ses collègues (2007), le Nunavik présenterait un ratio de 240 cas d’agression sexuelle par 100 000 habitants alors que celui-ci est de 77 par 100 000 habitants dans le reste de la province de Québec, selon les statistiques de 2005 du ministère de la Sécurité publique. Nous retrouvons une comorbidité avec d’autres problématiques particulièrement présentes chez les membres des Premières Nations du Québec : « La prévalence de l’agression sexuelle est significativement plus élevée chez les participants ayant une problématique liée aux jeux de hasard et d’argent (66,7 %), à l’alcool (44,1 %) et aux drogues (47,3 %). »

 

 

Le système judiciaire

Elizabeth Sheehy, avocate et professeure à l’Université d’Ottawa, révèle dans son ouvrage Sexual Assault in Canada: Law, Legal Practice and Women’s Activism qu’une femme racisée qui porte plainte à la police pour un incident violent sera prise avec moins de sérieux et que son agresseur sera souvent sanctionné moins sévèrement par le système de justice pénale. Une recherche de l’Association des femmes autochtones du Canada (AFAC) démontre d’ailleurs que les homicides de femmes autochtones sont plus susceptibles de ne pas être résolus. En effet, seulement 53 % des cas de meurtre dans la banque de données de l’AFAC ont été résolus, en comparaison avec 84 % de l’ensemble des meurtres au Canada.

 

Laurence Ingenito abonde dans le même sens : « Si les femmes blanches font face à plusieurs barrières pour obtenir justice lorsqu’elles dénoncent des violences à caractère sexuel, les expériences des femmes immigrantes et des femmes de couleur semblent être pires. Dans son fonctionnement actuel, le système de justice non seulement ne rend pas justice aux survivantes de violences à caractère sexuel qui sont susceptibles de vivre du racisme, mais au contraire il les revictimise. »

 

 

Le racisme et le sexisme : indissociables

L’intersectionnalité est définie par l’Office québécois de la langue française comme le « cumul de différentes formes de domination ou de discrimination vécues par une personne, fondées notamment sur sa race, son sexe, son âge, sa religion, son orientation sexuelle, sa classe sociale ou ses capacités physiques, qui entraîne une augmentation des préjudices subis ». Selon les statistiques policières de 2015 fournies par le ministère de la Sécurité publique du Québec, 86,8 % des victimes d’agression sexuelle sont des femmes. Dans la situation où une femme est immigrante ou racisée, l’intersection entre les deux formes d’oppression que constituent le racisme et le sexisme contribue à renforcer cette dynamique. La Commission de la condition de la femme des Nations Unies confirme que, en raison de leur sexe, les femmes sont plus particulièrement vulnérables au racisme, à la discrimination raciale, à la xénophobie et à l’intolérance. Le phénomène de sexualité racialisée est aussi observé dans différentes représentations sexuelles teintées de racisme (harcèlement sexuel à caractère racial, érotisation des traits caractéristiques des personnes racisées, fantasmes d’esclavage, etc.).

 

 

L’impact concret sur l’intervention médicosociale en centre désigné

Nous le savons, aller chercher de l’aide dans un centre désigné demande beaucoup de courage et comporte son lot d’obstacles pour toute personne victime d’agression sexuelle. Or, selon le mémoire Racisme, sexisme et agressions sexuelles : des violences sexospécifiques, des effets dévastateurs du RQ-CALACS, les personnes immigrées ou racisées doivent affronter encore plus d’obstacles dans leur recherche d’aide : la méconnaissance des ressources, la peur d’être rejetée par son propre milieu, l’inaccessibilité des ressources et l’absence d’accommodement universel, la peur de perdre son statut d’immigration, le faible réseau de soutien, les effets du contexte migratoire, la surcharge de travail et la pauvreté. L’historique de colonisation du Québec peut aussi engendrer une méfiance parmi les membres des Premières Nations. Les personnes de la dernière génération des pensionnats n’ont que 30 à 40 ans aujourd’hui. Il est donc primordial de prendre en compte l’historique de violence, les enjeux sous-jacents et l’intersectionnalité des caractéristiques discriminatoires afin d’adapter l’intervention médicosociale aux besoins, aux préoccupations et au vécu des personnes immigrées ou racisées.

 

Femmes autochtones du Québec (FAQ) a formulé, pour l’intervention auprès des membres des communautés autochtones, des recommandations qui peuvent s’avérer très pertinentes dans les centres désignés :

  • Remplir les formulaires à leur place. À l’époque des pensionnats, les membres des communautés autochtones étaient forcés d’écrire en français. Remplir le formulaire en français peut donc raviver des souvenirs de cette expérience.

  • Les termes « prostitution » et « exploitation sexuelle » peuvent vouloir dire autre chose pour ces personnes victimes. Ne pas imposer ces termes. En discuter pour en explorer le sens.

  • Éviter de se placer directement face à la personne. Privilégier une position à 45 degrés. Pour les membres des communautés autochtones, se confier est comparable à déverser une rivière en face de soi. En se positionnant à 45 degrés, vous vous assurez de ne pas bloquer la rivière et ainsi leur parole peut couler sans entrave. 

  • Pas besoin de vouvoyer.

  • Ne pas utiliser de grands mots compliqués.

  • Ralentir le débit.

  • Ne pas avoir peur des longs silences.

 

Pour plus d’information, consultez La trousse d’outils pour les alliées aux luttes autochtones.

 

* Personne racisée : Fait référence à une personne qui appartient, de manière réelle ou supposée, à un des groupes ayant subi un processus de racisation. La racisation est un processus politique, social et mental d’altérisation.

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